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Ce n’est pourtant pas difficile

Quand elle l’aperçut, elle ne réalisa pas tout de suite. Envahie d’un sentiment étrange qui semblait la rendre plus légère, elle hésita longuement. Elle se demanda si c’était Lui qui la transformait ainsi.

Hier mélancolique, Lise avançait avec peu d’entrain. Chagrinée par de petits riens, elle trouvait que tout était difficile et se faisait une montagne d’un splendide petit vallon.

Et voilà que, soudain, un vent léger et chaud lui soufflait dans le dos, l’accompagnant à chaque pas.

Toujours interrogative, elle décida de s’approcher discrètement de Lui. L’avait-elle déjà vu ? Il lui sembla que non et pourtant, elle ressentait une joie identique à celle qui, jadis, l’animait à la vue d’une personne chérie. Par crainte de casser ce charme, elle ne s’aventura qu’à petits pas, gardant une certaine distance.

Inévitablement, trop contente de côtoyer une telle sérénité, elle se retrouva tout près, presque à pouvoir le toucher. Elle fit un pas en arrière, lorsqu’il lui déclara par surprise :

– Tu ne me reconnais pas ?

– Nous nous connaissons ?

– Oui.

Devant l’air surpris de la jeune femme, il ajouta sur un ton ironique :

– Ça fait plaisir !

Elle sentit qu’il pouvait se mettre en colère et osa :

– Pardon. Je n’ai sans doute pas fait attention. Parfois, j’ai des trous de mémoire.

Cette excuse ne le calma pas. A chaque mot le ton montait. Ce n’était pas de la méchanceté, mais un mélange curieux de peine, de regrets, de désolation.

– Pas faire attention ! Nous y sommes, c’est toujours la même chanson ! Mais combien de personnes ne regardent pas ? Elles voient mais ne regardent pas. C’est déroutant à la fin. On dirait que l’on n’apprend qu’à avancer « La tête dans l’guidon ! ». Mais ça sert à quoi d’avancer comme ça ? Pour aller où ? Pour sentir quoi ? Pour finir comment ? Tu y as réfléchi, toi ?

– Non. Si. Peut-être. Enfin, non. Je ne crois pas.

– Bah, voilà ! Ce n’est pourtant pas difficile de lever la tête, de s’arrêter, d’observer, de goûter, de sentir, de respirer, de prendre le temps. Evidemment, quand on n’a pas appris … c’est plus difficile.

Ces derniers mots mirent de la douceur dans sa voix. Au bout d’un moment, il reprit tristement :

– Comme ça, tu ne me reconnais pas. J’ai changé. Comme tout le monde, au fil des années.

Lise aurait voulu trouver les mots pour le consoler, pour réparer son impair :

– Je veux bien faire un effort. C’est vrai, il m’a bien semblé la première fois que vous ne m’étiez pas totalement étranger. Mais…

– Mais, tu ne te souviens pas. M’as-tu seulement prêté, un jour, une attention particulière.

– Oui. Il y a quelques jours …

– Avant !

– Euh ! c’est-à-dire …

– C’est-à-dire que tu as fait comme les autres : avancé avec des oeillères. Alors, évidemment tu ne pouvais pas me voir.

– Mais, si je ne vous connaissais pas, je ne pouvais pas vous voir !

– Décidemment, tu n’es pas très aimable. Puisque je te dis que tu m’as déjà rencontré.

Lise resta un moment silencieuse. Elle ne voulait pas le vexer davantage. Elle craignit, surtout de lui donner envie de partir. Elle chercha désespérément au fond de sa mémoire, implorant le ciel de l’aider.

Il avait raison, elle l’avait déjà rencontré. Mais où ? Quand ? Avait-il vieilli ou changé de visage ? Elle l’observa encore.

Il dut comprendre son tourment, car il rompit le silence d’une voix douce :

– Je t’ai croisée, il y a bien longtemps. Tu étais alors petite fille. Te souviens-tu quand le père Noël t’a apporté cette jolie poupée brune, qui parlait et marchait …

– Oh oui, j’en avais tant rêvé. Je n’osais pas y croire. Comme je l’ai aimée …

– J ’étais là. Je t’observais lui parler, lui confier tes soucis d’enfant, partager tes joies, la cajoler, l’embrasser.

Le visage de la petite fille surgit d’un nuage blanc, sur fond de ciel bleu. Le nuage les emporta comme une tornade à remonter le temps.

Au bout d’un moment il reprit :

– Et quand ton père est venu te chercher à l’école par surprise pour t’annoncer qu’avec ton frère et ta mère vous alliez passer le week-end au pays de Walt Disney, j’étais là aussi.

– Quel jour merveilleux ! J’en avais les larmes aux yeux. Mon frère m’a donné un grand coup de coude : « T’es trop bête. On a une super chance et toi, tu pleures ! »

– Et quand tes grands-parents sont venus te voir danser au spectacle de fin d’année. Tu étais la fée qui surgissait d’un nénuphar sous le regard heureux des lutins qui sautillaient de joie. La salle debout applaudissait. Ton grand-père, pour la première fois t’a serrée fort dans ses bras et t’a déclaré : « Je suis fière de toi. Bravo ! Bravo ! »

A l’instant, Lise ne savait plus si elle était une femme ou une fillette de dix ans. Son cœur se mit à battre avec une telle émotion, qu’elle crut encore sentir les bras de son grand-père autour d’elle. Son corps tout entier, mémoire infaillible des événements, frétilla.

Lui savoura le plaisir de lire sur son visage l’expression souriante, l’émoi de cet être pour un instant intemporel. Le temps avait subitement arrêté de battre une quelconque cadence.

Elle le regarda d’un œil différent. Longuement, elle le scruta comme pour transpercer un mystère. Sans attendre qu’elle se réveille pour lui poser la question : « Et toi, t’étais où ? » qui, il le savait par habitude, lui briserait son plaisir, il continua de lui rappeler des souvenirs précis qui firent encore frémir la jeune femme.

Lise se mit à penser à toutes les fois où il lui semblait avoir loupé ses remerciements.

Au bout d’un long moment elle dit :

– On ne fait pas assez attention !

– C’est bien ce que je t’ai dit. La tête dans le guidon, le regard dans les œillères. Tiens, quand tu as passé de « sales vacances » l’année de tes vingt ans. Pourrais-tu décrire le paysage, les gentils voisins, l’organisateur dévoué ?

– Tu parles, c’était nul !

– Qu’est-ce qui était nul ?

– Tout.

– Et la vallée d’une verdure toute anglaise, d’où s’élançaient de magnifiques arbres en fleurs avec ces milliers d’oiseaux qui sifflaient leur symphonie quotidienne. Le soleil qui étincelait au milieu du ciel bleu azur. Les petits-déjeuners préparés avec amour par l’hôtesse toujours souriante. Ce jour de pluie où l’animateur a préparé des crêpes. Te souviens-tu quand il s’est inquiété de tes jeux préférés ?

– Il a fait ça ? Non, je ne m’en souviens pas.

– Normal. Tu avais décidé, dès les premiers jours, que c’était nul, que ce serait nul et tu n’as eu de cesse que de remarquer les problèmes, les défauts sans importance. Et tu as tout gâché.

– Moi ! Elle est bonne celle-là. Ils étaient d’une tristesse à faire pleurer la vierge et il aurait fallu que je sourie davantage, que je fasse bonne figure …

– Non, il n’était pas question de faire bonne figure mais de regarder la vie et chaque moment différemment. De mettre en contrepoids toutes les bonnes choses, de tirer profit de toutes les attentions …

– Mais d’abord, pourquoi tu dis tout ça ? Comment tu sais tout ça ? Où étais-tu ?

– Nous y voilà. Depuis le temps que je l’attendais…

– Que t’attendais quoi ?

– La question qui me détruit …

Il se tut.

Elle eut peur. Peur de l’avoir à nouveau fâché. Peur qu’il soit découragé. Peur qu’il décide de s’éloigner, déçu.

Quelle question avait-elle posée qui puisse le blesser ?

Elle le dévisagea avec une profonde tendresse tant elle ressentait que c’était grâce à Lui que son corps vibrait, parcouru d’une étrange sensation de bien-être.

Elle lut, à travers son regard, une infinie patience et se sentit rassurée.

Comme il était beau, serein, rempli d’une grâce naturelle, sage ! Elle l’admira sans retenue si bien qu’il comprit que, sans le savoir encore, elle l’avait reconnu.

Il lui sourit, de ce sourire qui, à lui seul, traduisait son extrême bonté puis lui dit doucement :

– Oui, j’étais présent à chacune des scènes que nous avons évoquées et à tant d’autres que tu as oubliées. J’étais là dans le ciel bleu, les perles de pluie, ou le vent léger. J’étais là à travers un sourire, la lumière d’un regard, au creux de ton oreille, sur le bord de ton cœur …

Elle tourna la tête pour cacher les larmes qui perlaient le long de sa joue. Larmes de honte, larmes de joie. Comment avait-elle pu l’ignorer ? Comment avait-elle pu ne pas le reconnaître ? Lui qui s’était tenu près d’elle, en elle.  Comment avait-elle pu ?

Elle tremblait de rage et d’émotion.

Le son de sa voix la parcourait entièrement, l’habitait. Elle comprit alors qu’ils ne feraient désormais plus qu’un.

Elle écarta les bras et clama en tournoyant :

– Ô Bonheur ! Ô mon Bonheur !  Pardon. Pardon et merci. Ô mon Bonheur, jamais plus je ne te négligerai.

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