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Feuille d’automne

 

Vincent éprouvait pour Cathy un sentiment étrange. Au fil de leurs regards complices, de leur soutien mutuel, de leurs sensations partagées, il avait senti grandir ce sentiment mêlé de tendresse de respect, d’amitié ou d’amour, peut-être.

Il n’était sûr de rien et n’osait décrire à personne ce courant qui l’entraînait à nouveau dans l’action de la vie. Son envie de partage le bousculait pourtant, et les derniers temps, chaque jour davantage.


Un soir, il osa donc poser sur le papier les idées qui avaient virevolté des heures durant dans son corps tout entier. Il exultait à l’idée de les partager avec Cathy. Certains mots prirent un autre sens, d’autres devinrent ridicules ou déplacés. Il resta un long moment à se demander comment débuter. Les idées qui circulaient en lui librement, devaient se ranger pour atteindre une cible en douceur, en clarté, en sincérité. La peur d’être incompris lui fit modeler et remodeler plusieurs fois la même phrase. Soudain le doute le secoua : « Ne suis-je pas fou de vouloir lui dévoiler ce genre d’envolée philosophique ? ». De nombreuses questions vinrent alors jouer au trouble-fête et interrompirent la danse du crayon jusqu’au lendemain.


Plusieurs jours de suite, Vincent rejoua la même scène mêlée d’enthousiasme et de doute. Enfin, une ébauche correcte le remplit d’un plaisir serein, il la lut, la relut, la relut encore :


AGAPE, dans la primitive Eglise, était le repas que les fidèles prenaient en commun.

Galante elle tire sa révérence : les autres sont sujets et je donnerais tout pour eux.

A la conduit par sa noble initiale, la même que Amour !

Possible ou impossible à côtoyer ?

En tout cas, chacun peut y réfléchir…

Si Agape désigne une manière d’aimer, elle pourra être au centre de maintes discussions sans jamais dévoiler un visage exhaustif, tout ce qui frôle les sentiments ayant quasiment autant de définitions que d’âmes vivantes. La richesse de l’homme est, sans doute, de pouvoir échanger afin de mettre en lumière l’image qu’il donne à ses sentiments et celle vers laquelle il veut aller, car n’est-il pas une quête de l’homme de rencontrer le visage de l’Amour ?

Et Agape-Amour est, à coup sûr, mystérieuse.

Derrière l’Amour il y a tant de pourquoi et tant d’attentes. Attentes de l’autre : qu’il soit comme ci ou comme ça, qu’il fasse ce qu’on lui demande et même ce qu’on ne lui demande pas, qu’il devine, qu’il réagisse, qu’il anticipe, qu’il participe, qu’il résolve, qu’il rassure, qu’il protège, qu’il comble, qu’il …

Agape est presque nue, limpide, fluide même. Elle ne cache rien : elle ne fait que relier.

Le lien, c’est la puissance de deux regards, la complicité de deux sourires. C’est le courant qui offre la lumière par le contact simultané de deux pôles. C’est la communication, le dialogue, l’échange, le véritable échange. C’est le regard profond qui pénètre à l’intérieur, jusqu’au cœur et s’attache à l’essentiel.

On n’attend rien. On est comblé du bonheur de sentir l’énergie en soi. On a envie de tout faire pour offrir à l’autre des petits bonheurs. On le remercie de lui.

Un des bonheurs pour soi c’est, alors, le plaisir de l’autre.

Agape ne se contente pas de relier deux personnes, c’est une lueur qui les transporte, les relie à l’univers : elle embellit tout autour.

Mais Agape est chrysalide.

Peut-être est-elle le lien avant la liaison ?

La liaison, volonté de consommer l’Amour, transforme alors Agape qui devient papillon et s’envole.

La question se transforme elle aussi et se présente différemment :

Est-il possible de vivre un lien sans liaison ?

Nombre d’aventures, de partages, d’échanges ou de méditations sont nécessaires pour être en mesure de, simplement, poser la question. Puis de désirer en débattre, car il n’y a de réponse que dans la concertation profonde des deux personnes, à chaque bout du lien. Sans doute faut-il, alors, que chacun ait parcouru un long chemin pour se rejoindre à ce point de partage.

Car Agape attend loin devant, au bout de multiples épreuves !

Certains ne la voient jamais ni ne la frôlent, ni même ne la suspectent. D’autres l’imaginent sans trouver le courage de faire un pas vers elle, trop loin, trop inaccessible. Mais d’autres la respirent avec un plaisir serein puis, chassant leurs craintes, tentent de s’en approcher, attirés par son parfum euphorisant.

Y parviennent-ils ?

Je veux croire (pour ne pas dire je sais) que oui …un moment, un moment extraordinaire et sans mesure, un moment qui donne une belle couleur et un sens à la vie, un moment à oser ou à saisir …  par moments !?



Vincent relut sa missive une dernière fois avant de la plier avec soin. Il la glissa dans l’enveloppe qu’il déposa, sans la cacheter, au pied d’un joli vase fleuri de quelques chrysanthèmes lumineux. Il s’assit et resta de longues minutes à observer les fleurs, puis l’enveloppe, l’enveloppe puis les fleurs. Il s’endormit

Le surlendemain, il reprit son courrier et retira la feuille. Ensuite, il se concentra pour imaginer le regard de Cathy parcourant ces quelques lignes. Ses pensées l’entraînèrent alors dans un combat incisif le traitant alternativement de ridicule, de formidable, d’osé, de courageux, d’étrange, de normal, de… Stop ! Il replia sa feuille dans l’enveloppe qu’il cacheta avant de la déposer dans la poche de sa veste.

Il mit plusieurs jours avant de se décider à remettre ses écrits à Cathy. Il se trouva à chaque fois une excuse : ce n’est pas le moment, il faut que j’aie le temps de lui dire un mot, elle n’a pas l’air disponible, etc. Finalement, il attendit le vendredi soir d’abord parce que, d’usage, ils se réservaient un petit moment d’au revoir, ensuite parce qu’il aurait le week-end pour rêver de sa réaction.


– Tiens ! Voilà le petit mot que je t’avais annoncé, se lança-t-il.

– Ah ! Merci. Cathy enfonça l’enveloppe dans la poche de sa veste avant de continuer. Ce soir, je dois me presser, il faut que j’emmène ma fille à une compétition de danse. Excuse-moi, salut, bon week-end !


Vincent resta un instant inquiet malgré lui. Le sentiment bizarre d’avoir jeté des dés lui apporta quelques regrets. Il sourit pourtant en observant Cathy s’éloigner. Il fixa la poche du manteau et réalisa que ses mots lui échappaient.


Un vent d’automne souleva un millier de feuilles de feu et d’or, elles volèrent dans les pas de Cathy le temps qu’elle cherche ses clés de voiture enfouies au fond de sa poche. Sa main, malhabile au travers du gant de laine, les saisit avec difficulté puis, en les retirant, éjecta l’enveloppe qui s’envola.

Vincent sursauta à voir le petit rectangle blanc s’échapper ainsi. Il retint son souffle un instant, anxieux de l’imaginer se mêler aux feuilles d’automne. Son angoisse retomba en même temps que l’enveloppe, quelques pas plus loin.


Cathy pesta, ouvrit la porte de sa voiture, balança son sac à main sur le siège, s’installa au volant sans vouloir perdre de temps. Elle hésita mais se ravisa et finit par ressortir en courant pour repêcher l’enveloppe qui, déjà, se noyait au milieu d’une flaque d’eau boueuse. Elle ôta son gant, saisit la chose entre le pouce et l’index, la secoua, l’inspecta à distance au bout de son bras écarté. Elle regagna sa voiture et s’y engouffra.

Un démarrage en trombe fit, à son tour, virevolter les feuilles dorées derrières lesquelles disparurent Cathy et les mots de Vincent.

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