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Lino et son rêve

Il était une fois, un petit homme qui vivait dans un village au cœur de l’Anjou. La communauté ne connaissait ni Dieu, ni lois et s’en remettait aux conseils du Sage, garant de la conduite à suivre.

Lino avait grandi au sein d’une famille nombreuse et très unie. A vingt ans, il prit pour femme une cousine éloignée pour répondre aux souhaits de ses parents et ne pas décevoir sa mère.

Cette jeune fille menue, au visage éteint par un regard sombre avait accepté cette union avec un plaisir caché. Depuis l’aube de son adolescence, sa mère lui avait si souvent répété : « Souris, sinon, aucun homme ne voudra de toi ! » qu’elle s’était faite à cette idée. Aussi, quand Lino vint demander sa main, le remercia-t-elle en silence.

Plutôt beau garçon malgré sa petite taille, il prit cet accord instantané pour une marque d’amour et imagina une longue vie heureuse.

Un premier enfant naquit l’année suivant leur mariage, une petite fille brune comme son père. Deux jumelles arrivèrent dix-huit mois plus tard et la famille ne finit de s’agrandir qu’après la naissance de la cinquième fille.

Nora s’occupait bien de ses enfants mais l’animation joyeuse de la maisonnée ne réussit pas à mettre de l’éclat dans son regard.

Lino adorait ses filles et ne perdait aucune occasion pour les faire rire. D’année en année, il veilla à les protéger, à les choyer.

Puis, chacune d’elles quitta la maison après s’être mariée.

Il vécut chaque départ avec un pincement au cœur sans que personne ne s’en aperçoive. Jamais durant ces vingt-cinq longues années, son visage n’avait trahi la moindre peine. Toutes ses déceptions, toutes ses blessures, il les avait enfouies dans son corps.

Souvent, il se réfugiait dans ses rêves, plus encore dans celui où apparaissait une femme-fée. Cette fée correspondait à l’image de la femme qui le comblerait, son double féminin, son complément de chair, sa complice, son âme sœur. Elle lui tendait la main en lui disant : « Viens, suis-moi, je t’attends ».


Un jour, il se réveilla avec une douleur si forte dans la jambe qu’il ne put mettre pied à terre.

Le surlendemain, ne voyant pas le mal disparaître, sa femme appela le Sage du village.

Le Sage connaissait la force physique et morale de Lino, il arriva donc sans tarder :

—Que se passe-t-il ? s’inquiéta-t-il en découvrant le regard triste de Lino.

—Je ne sais pas. Ça m’a pris d’un coup et ça ne me lâche plus. Un faux mouvement sans doute, j’ai dû trop forcer, mais je ne comprends pas pourquoi j’ai aussi mal.


Le Sage demanda à rester seul avec lui. Curieusement, il ne toucha pas le corps de son patient mais lui posa mille questions. Parfois si surpris par la pertinence des interrogations, Lino ne trouva pas d’autre réponse qu’un : « Je ne sais pas » ce qui, au bout de trois ou quatre, agaça le Sage.

Après plusieurs remarques, Lino comprit qu’au fond de lui, il savait, mais qu’il avait peur ou honte de livrer la véritable réponse. Quand le Sage demanda :

—Et ces temps-ci de quoi rêves-tu ?

—Euh…, je ne me souviens pas de mes rêves…

—Tu te fous de moi ! Je lis le mensonge dans tes yeux. Je m’en vais, reste avec ton mal. Après tout, peut-être qu’il te plaît bien ce mal ! Et pour t’en débarrasser, il faut vraiment que tu les veuilles, alors, Salut !


Le Sage quitta la maison sans que Lino eût le temps de comprendre ce qui venait de se passer.

Il resta plusieurs jours à penser que la douleur passerait toute seule ou qu’au pire, il saurait vivre avec. Mais, malgré la conviction qu’il mit à puiser dans sa force intérieure, il ne put se mouvoir, il sentit même que le mal grandissait. Aussi fit-il chercher à nouveau le Sage.


Cette fois, le Sage prit son temps. Quand il arriva il posa une simple question :

—Es-tu prêt ?

Le ton était si ferme que Lino en comprit tout le sens, et sut qu’il ne pourrait plus tricher :

—Oui. J’ai bien réfléchi. J’ai repensé à vos questions, j’ai trouvé des réponses.

—Des vraies ?

—Oui, je crois. Enfin, oui, mais je ne sais pas si elles sont avouables.

—Si. Je peux tout entendre, je ne suis pas là pour juger. Je suis là pour te montrer comment et pourquoi tes blessures cachées sont venues se loger dans ta jambe. Tu as voulu te mentir mais le corps n’accepte pas le mensonge. Je t’écoute.

Lino raconta sa vie, ses déceptions, ses lourdes responsabilités, ses fatigues, son rêve.

Petit à petit il sentit sa jambe moins lourde si bien qu’il dit :

—Merci d’avoir usé de votre pouvoir.

—C’est toi. Toi qui t’es libéré. Je n’ai fait que t’aider, c’est pour cela que, la première fois, je n’ai rien pu faire. Maintenant, tu vas suivre mon conseil. Demain, tu partiras. Tu quitteras notre village. Tu trouveras refuge au cœur de la forêt, dans une communauté nommée Lufé. Là, tu soigneras ton mal.

—Mais, je ne peux pas. Je ne peux pas quitter Nora. Et les enfants, comment verrai-je les enfants ?

—Ne t’inquiète pas pour Nora, ni pour les enfants dont tu auras des nouvelles régulièrement.

—Mais …

—Il n’y a pas de mais, fais ce que je te dis. N’as-tu pas confiance ?

—Si.

—Alors, prépare tes affaires et file.


Lino resta un moment silencieux, perdu. Son corps se remit en mouvement. Il versa une larme dont il ne sut dire qu’elle était de joie ou de tristesse.

Nora le regarda préparer ses affaires avec sa tristesse habituelle. Elle se mit en colère. Elle éclata en sanglots. Pour la première fois, ces manifestations ne modifièrent pas le choix de son mari. Perturbée, elle se calma.


Il partit, la peur au ventre, le coeur serré, mais avec, au fond de lui, une nouvelle confiance.

A chaque étape, il se sentit plus léger. Son passé s’éloignait, son avenir lui ouvrait les bras. Il pensait à ses filles.

Un jour, envahi d’une sérénité nouvelle, il se mit à crier comme si elles pouvaient l’entendre :

—Goûtez la vie mes filles. Je suis là. Je vous envoie un vent de liberté. Recevez ce vent de mon amour. Que mon sourire soit votre soleil. Je vous aime. N’oubliez jamais, je vous aime !


Pendant ce temps, Nora ruminait dans son coin.

Après une nuit de pleurs, elle décida d’aller trouver le Sage. Ne parvenant pas à calmer sa rage, elle lui lança avec agressivité :

—Pourquoi as-tu conseillé à mon homme de partir en me laissant seule ?

—Es-tu vraiment plus seule qu’en sa présence ?

—Oui, évidemment puisqu’il n’est plus là.

—Qu’as-tu perdu ? Il se retint d’ajouter : « Pas ton sourire, toujours ! »

—Je ne sais pas moi, tout !

—Crois-tu que Lino était heureux avec toi ?

—Il ne s’est jamais plaint, il allait toujours bien. Il n’y a que sa jambe…

—Oui, justement il y a eu sa jambe.

Le Sage partit dans un long discours pour expliquer la douleur cachée de Lino. Puis, il chercha à convaincre sa visiteuse que la vie des autres ne nous appartenait pas, que les chemins parfois se croisent et se décroisent. Il lui démontra que Lino n’était pas la cause de sa tristesse et lui fit reconnaître tous les efforts vains de son mari pour lui apporter confort, sécurité et bonheur.

Après quelques instants de silence, il déclara, les yeux fermés : « Si l’on n’apporte pas le bonheur à la personne qui nous accompagne, alors, il faut accepter de la laisser partir ».

Voyant que les propos du Sage lui faisaient perdre pied, elle réattaqua :

—Et les enfants ? Vous avez pensé aux filles qui ont tant de chagrin ?

—Oh oui ! j’ai pensé aux enfants ! Tes filles sont tristes parce qu’elles te voient pleurer. N’as-tu donc jamais réalisé que les enfants ressentent tout, même ce qu’on essaie de leur cacher ? Crois-tu qu’elles ne portent pas ta tristesse et celle plus secrète de leur père ? Le plus beau cadeau pour un enfant est de sentir ses parents heureux. J’ai demandé à Lino de partir, pour qu’il leur offre une deuxième fois la vie. La vie que donnent le choix et la liberté de refuser la souffrance pour s’ouvrir vers la possibilité d’un bonheur. Ne crois pas que tout soit facile pour lui !

Il tenta longuement de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas le droit de rejeter la responsabilité de ses peurs, de ses angoisses sur qui que ce soit. Avec beaucoup de douceur, il lui demanda de réfléchir sur son état, et d’essayer de changer son regard sur les événements, sur les gens, sur elle-même.

Plusieurs semaines passèrent.

Nora s’appliquait à respecter les conseils du Sage. Chaque jour, un peu plus facilement, elle trouva une raison d’être satisfaite, de remercier la vie, de sourire enfin.

Lino, qui avait rencontré la femme-fée de ses rêves, vivait un bonheur tout neuf.

Les cinq filles, après avoir, elles aussi, demandé conseil au Sage, regardaient leur mère différemment, acceptaient la décision de leur père et avançaient dans la vie plus légères de jour en jour.

Quand l’aînée mit au monde un petit garçon, elle décida de faire une grande fête. Elle invita tout le village, les amis et parents des villages voisins. Bien entendu, elle réserva la première invitation à son père et insista pour qu’il vienne avec sa femme-fée. Comme dans son rêve, Lino se sentit transporté de bonheur. Ivre de joie, il libéra une larme.


Un jour de grand soleil, tous se retrouvèrent autour du bébé qui se sentit enveloppé par la plus douce couverture qui soit, une couverture tissée par les fibres tendres et robustes de l’Amour.

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